20.04.2007

Décor

"Au château de Toussicourt. Je monte la longue avenue jonchée de feuilles mortes. Jolie teinte jaune, soleil à travers les branches. Décor pour idylle, hélas."


Maurice Maréchal [26 octobre 1915]

01.02.2007

[De noir vêtue je suis le chariot]

De noir vêtue je suis le chariot

Les yeux versent leurs eaux

Dos courbés ils se lamentent

Et la peur à nouveau les hante

 

De leurs rues ils s’enfuient

Du pain ils ont ôté la mie

Ne leur reste que la route

La mort est à Beyrouth

 

Qu’en ont-ils à faire

D’être sur toutes les chaînes

Leurs larmes ne voient la mer

Et le sable est couvert de haine

 

Des éclats d’obus ne naissent pas

Les tournesols. Le soleil est déjà

Parti, et eux ils ne pensent plus

Il y a longtemps qu’ils se sont tus

23.12.2006

Télé journal

Par un soir d’ennui ou la face noire nous attire immanquablement depuis le fond du salon, la réalité d’un autre monde et l’irréalité d’une autre époque s’illustrent. Rutilant dans son costume de luxe, éclairant l’écran de ses mandibules décolorées, il annonce avant la page de publicité l’horreur inconcevable et persistante dans certaines régions éloignées d’un pays déchiré. Quelques secondes survolant deux vies fauchées. J’ai eu envie de compléter l’histoire.
La caméra parcourt en vitesse la rue dévastée par les bombes, le journaliste se précipite sous un porche, glissant sur les pierres où ruisselle le sang. Mise au point, il capte la peur sur le visage de plusieurs samaritains. Il se baisse afin d’éviter un échange de balles entre deux groupes de civils armés, et filme par hasard deux personnes en contre-plongée dont la vie se joue sous ses yeux inattentifs.
Le sifflement d’une balle retentit. Transperce l’homme. La femme ne sent ni la peur, ni le désespoir. Bientôt, elle le rejoindra. Comme au ralenti, son corps se retourne dans un adieu. Faisant face à ses tueurs, elle sourit. Lentement. La beauté dernière illumine son visage. Un rire dément ou joyeux la secoue. Autre balle. Glaciale. Le masque tombe de la face, les yeux ouverts sur l’incompréhension sont vides. Dans un choc sourd, le corps s’effondre.
Le journaliste se relève avec l’aisance d’un habitué à ce genre d’exercices, il n’a pas le temps de regarder derrière lui, il doit courir. Le brassard jaune vif où est inscrit « média » ne le protégera pas plus longtemps. D’un pas rapide, il rejoint l’hôtel huppé, transformé en champ de bataille. Plusieurs personnes l’assaillent, l’entourent de soin. Ce journaliste-là est précieux, il est connu, il coûte cher, n’appartient à aucune agence de presse. Il faut le garder en vie, dans un pays où des centaines de morts s’additionnent tous les jours.
Arrivé dans sa chambre, il retire ses habits aux odeurs de sueur, de sang, de terreur et de poussière, et s’enferme dans la salle de bain. Il en ressort une demi-heure plus tard, rasé de près, cheveux propres, un linge noué autour de la taille. Il visionne les quelques minutes qu’il vient de filmer. Une scène l’interpelle. Celle-là peut choquer, le plan est bon, voire très bon. Les visages sont nets, les mouvements fluides. Belles images. Les quelques gouttes de sang écrasées sur l’écran de la caméra viennent parachever l’œuvre. Le journaliste se lève, se vêt d’un costume simple, il est près pour déjeuner. Sept heures après, j’allume la télévision.